Construire avec l’eau, voilà comment se parer contre des dégâts matériels, voire humains. A Romorantin-Lanthenay, le quartier Matra a été conçu en sachant pertinemment qu’il allait être inondé et devient alors un affluent temporaire de la rivière lors des crues.

Ce début d’année, marqué par des crues importantes et répétées, nous rappelle qu’il est urgent d’agir en prévoyant, en anticipant et en adaptant notre urbanisme d’aujourd’hui vers une plus grande résilience face au risque inondation. En effet, habitants comme décideurs oublient bien trop vite à quels risques ils sont soumis, le changement climatique à l’œuvre se manifestant principalement par ses effets sur l’eau.

En mars dernier, la multiplicité des journées et conférences sur le thème de l’eau montre bien à quel point cette question préoccupe tout le monde et, notamment, de nombreuses collectivités, en France et dans le monde entier. Journée mondiale de l’eau, Biennale Nature et Paysage à Blois ou encore 8e Forum mondial de l’eau à Brasilia… Ces divers évènements ont traité de la ressource en eau, que ce soit en termes de protection, de qualité ou bien de gestion du risque inondation. Il est ainsi urgent de prendre en compte le changement climatique dans les politiques d’aménagement et de planification, mais aussi d’améliorer la gestion de l’eau en désimperméabilisant nos villes, par le biais de solutions vertes, en poursuivant la logique d’une ville éponge qui infiltre l’eau là où elle tombe.

Les solutions vertes : la ville éponge

Le 8e Forum mondial de l’eau, organisé par le Conseil Mondial de l’eau, était l’occasion de promouvoir les solutions vertes face à la ‘culture du tout béton’, qui prônait, par exemple, jusqu’à très récemment, la construction de digues pour juguler les inondations ou le comblement des zones humides pour étendre la ville. Ces solutions grises ont pendant trop longtemps été considérées comme le seul et unique moyen pour assurer efficacement la gestion de l’eau. A tort… quand on sait que le renforcement de 1 km de digues vieillissantes le long de la Loire coûte un million d’euros… Face à cela, les aménageurs devraient opter pour le concept de “ville éponge” en utilisant des solutions fondées sur la nature qui, de plus, offrent des bénéfices pour la biodiversité. L’introduction de surfaces végétalisées, engazonnées, plantées de couvre-sols ou d’arbustes, et de dispositifs de gestion alternative des eaux de pluie (noues, bassins de récupération plantés) permet d’ores et déjà de tamponner les débits, infiltrer l’eau et réduire les phénomènes d’inondations tout en favorisant le rechargement des nappes souterraines. Ces solutions vertes sont à associer à des solutions grises, telles que les chaussées réservoirs et les trottoirs drainants. Les arbres sont également une alternative de choix au béton, un chêne âgé de 25 ans pouvant absorber 72 000 L d’eau par an dans son seul houppier. Et contrairement aux croyances, la végétalisation et le reboisement agissent très vite,“bien avant que les arbres ne soient adultes, quand la mise en œuvre d’une infrastructure majeure peut prendre 5 à 10 ans” affirme Richard Connor, rédacteur du rapport annuel Unesco sur l’eau, qui ajoute “les processus naturels peuvent agir comme régulateur, nettoyeur, fournisseur d’eau”, à l’image des plantes phytoépuratrices qui stockent les polluants. La restauration ou la création de zones humides est également une solution efficace pour lutter contre les inondations, tout comme la renaturation des cours d’eau qui, recalibrés, acceptent un plus gros volume d’eau.

Simuler le risque inondation

La mémoire du risque, peu d’entre nous la garde en tête. En effet, il faut bien souvent en arriver à une crue conséquente, causant dégâts matériels et pertes financières, pour que chacun se rappelle le risque auquel il est soumis, dans une société où “l’assurance tous risques est reine”. Pour prévoir le risque inondation et savoir réagir face à celui-ci, il faut donc développer cette culture et mémoire du risque, notamment par la simulation de scénarios catastrophes. Plusieurs villes et agglomérations ont ainsi réalisés des simulations, à l’image de la Ville de Tours, pour organiser les évacuations d’habitants, prévoir les centres d’hébergements, préparer la population et les pompiers, mais aussi adapter le bâti existant et créer un nouvel urbanisme réfléchi (parking et sas d’entrée en rez-de-chaussée). Car d’après le scénario du retour d’une crue centennale à Tours, ville installée à cheval sur la Loire et le Cher, elle serait inondée de 1 à 4 m de haut en 24 h seulement, engendrant 6 milliards d’euros de dégâts…

Pour mieux gérer la crise inondation, la sensibilisation de la population en amont est primordiale. A Nantes, dans le quartier Madeleine-Champs de Mars qui sera vraisemblablement le plus touché par les prochaines crues centennales de la Loire, l’expo ‘Qui l’eût crue ?’ apprend de façon ludique comment bien réagir face à l’aléa inondation.

Planifier le risque inondation

La crue centennale est aujourd’hui évoquée partout en France, notamment plus de 100 ans après les crues historiques de Paris en 1910. Mais il faut bien comprendre qu’une ‘crue centennale’ signifie qu’il y a “une chance sur 100 pour que cela ça arrive chaque année, on peut donc en avoir 3 en l’espace de 3 ans !” s’exclame lors de la Biennale Nature et Paysage Stéphane Boudu, président du Siab, syndicat en charge de l’élaboration du Scot du Blaisois. Les documents de planification urbaine territoriale sont alors un outil précieux pour anticiper le risque et adapter l’urbanisme en conséquence. “Sur le Scot du Blaisois, 27 communes sont concernées par le risque inondation, avec la présence de 4 cours d’eau et le fleuve Loire. Il s’agit alors de faire du risque une opportunité et de prendre en compte le risque inondation pour le développement urbain, économique et agricole” ajoute Stéphane Boudu. Le Scot intègre ainsi plusieurs principes : établissement d’un coefficient maximal d’imperméabilisation des sols, non-augmentation des ruissellements, gestion alternative des eaux pluviales, ouvrages dimensionnées pour les pluies décennales, incitation à l’installation de toitures végétalisées… tout cela participant également à protéger les ressources de biodiversité et d’eau potable. Au niveau communal, l’exemple de la déconstruction du quartier de la Bouillie à Blois, établit en zone inondable en rive gauche de la Loire, doit permettre de vivre avec les crues. Cette zone, autrefois occupée par 200 logements régulièrement inondés, acquise par la Ville, est désormais un déversoir pour le fleuve afin d’éviter, lors de crues, l’inondation d’autres quartiers plus peuplés et pour limiter la pression de l’eau sur le pont principal de la ville. “Il ne faut pas oublier qu’une crue engendre des coûts directs (dégradations, évacuation…), mais aussi des coûts indirects par la rupture des accès entre pôles de vie et d’activités, ce qui est un manque à gagner énorme pour les entreprises” précise le président du Siab.

Adapter l’urbanisme

La gestion du risque de crues passe également, à plus petite échelle, par la conception de quartiers capables de “vivre avec l’eau”. Le quartier Matra à Romorantin-Lanthenay est de ce point de vue exemplaire. “Après le départ des usines Matra installées sur une parcelle de 6 ha en plein cœur de ville, il paraissait évident de se servir de cette réserve foncière pour densifier le cœur de ville et offrir de nouveaux logements. Mais la parcelle, longée par la Sauldre, est en zone inondable et il a alors fallu construire avec l’eau selon une géométrie variable car nous savions avec certitude que l’espace serait inondé” raconte le maire Jeanny Lorgeoux. Deux scénarios ont alors été établis : l’un ‘sec’ et l’autre ‘en eau’, comme nous l’explique l’architecte du projet, Eric Daniel Lacombe : “la conception a prévu le passage que l’eau allait emprunter afin de voir l’eau monter doucement et disposer du temps nécessaire pour évacuer les voitures, l’ensemble devenant alors un affluent temporaire de la Sauldre. Ainsi, trottoirs, voiries, garages, jardins et planchers d’appartement ont été construits 30 cm au-dessus de la cote de niveau centennale. Des passerelles permettent de circuler en hauteur, un jardin central en creux faisant office de bassin de rétention. En 2016, quelques mois après la livraison, le quartier a montré ses qualités de résilience avec des dégâts minimums : c’est une crue milléniale de la Sauldre qui a ‘touché, mais pas coulé’ le quartier”. Au lieu d’installer une digue pouvant rompre sous la pression d’une telle crue, cet aménagement ralentit la montée des eaux et accepte d’être inondé, limitant alors l’impact de la crue en aval.
Il s’agit donc aujourd’hui de s’appuyer sur les solutions vertes qui s’inspirent des écosystèmes et utilisent le végétal, afin de diminuer les phénomènes de crues et limiter les dégâts financiers, mais aussi parfois humains.

Article du numéro de Juin-Juillet 2018, abonnez-vous

Le risque inondation : prévoir, anticiper et gérer

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *