Quelles politiques incitatives en faveur de la protection et du développement de l’arbre en ville ?

La végétalisation et la plantation de la ville doivent être encouragées comme des actions d’adaptation aux changements climatiques. La canopée urbaine permet de lutter contre les îlots de chaleur.

La notion de services écosystémiques rendus par la nature, et en particulier par les arbres en ville, conduit aujourd’hui à l’émergence de nouvelles logiques d’urbanisme pour créer des villes plus durables. Paradoxalement, face à ces perspectives très favorables pour la filière paysage mais surtout pour la qualité de vie des citadins, il subsiste curieusement un manque flagrant de manifestation d’intérêt ou d’encouragement, tant au niveau
des organisations locales que des politiques nationales. Comment dans ce contexte imaginer des politiques incitatives et volontaristes en faveur du retour de la nature en ville ?

Si l’idée que les arbres plantés en ville ne sont pas que des objets de décoration, que leur utilité couvre un nombre très vaste de domaines, n’est pas une idée nouvelle, les résultats des recherches scientifiques internationales menées depuis plus de 50 ans en apportent aujourd’hui des preuves irréfutables à ce qui n’était hier que simple intuition.

Vers une reconnaissance des services rendus par les arbres

Que l’on étudie le sujet sous un angle environnemental ou social, sanitaire ou économique la nature offre des services variés indispensables pour compenser les maux de nos métropoles modernes : atténuation des îlots de chaleur par la canopée urbaine, dépollution de l’air et des sols, solutions alternatives à la gestion des eaux pluviales et à l’assainissement des eaux usées, lutte contre l’érosion de la biodiversité, impacts positifs et multiples sur la santé, le bien-être et le lien social, bénéfices économiques et valorisation foncière des territoires…
Ces fonctions et répercussions positives pour notre société, qualifiées aujourd’hui de services écosystémiques, sont ainsi de plus en plus mises en avant dans les études prospectives sur les modèles de villes résilientes.
Mais, curieusement, elles sont encore très timidement prises en compte dans les orientations politiques tant nationales que locales.
De nombreuses résistances subsistent à tous les niveaux, des freins culturels et organisationnels empêchent actuellement ces idées d’être prise en compte à la hauteur des enjeux.

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Vers des politiques incitatives

L’adaptation des villes aux changements climatiques passe, par exemple, par la nécessité de développer la canopée urbaine. Ce développement pour s’accompagner d’effets sensibles et durable passe par une ambition territoriale forte : 1 million d’arbres plantés à New York ou en projet à Brisbane ou Los Angeles, plus de 300 000 arbres à planter à Montréal d’ici 2025 pour passer de 20 à 25 % de surface de canopée urbaine.
Or l’analyse des patrimoines verts des grandes villes montrent que l’enjeu dépasse les seules institutions publiques locales mais concerne de manière globale tous les habitants et acteurs du territoire urbain. Sur l’agglomération lyonnaise, par exemple, près de 80 % des 3 millions d’arbres poussant sur le territoire de la Métropole sont situés sur domaines privés, seul 10 à 20 % sont directement la propriété des acteurs publics.
Or, avant d’inciter à planter, il faut d’abord convaincre de protéger ce qui existe.
En effet, depuis plus d’un siècle le développement des villes conduit à la disparition d’une grande proportion de ces arbres privés remplacés par des constructions. Cette disparition des arbres crée une carence de nature dans les nouvelles zones urbanisées nécessitant des politiques de compensation par les collectivités avec la nécessité de créer des espaces verts publics. Une inversion s’opère ainsi progressivement entre le centre et la périphérie : en périphérie, dans une commune résidentielles bordée d’espaces naturels, les arbres sont nombreux et majoritairement sur le domaine privé (jusqu’à 95 % du total des arbres), alors qu’au cœur de l’agglomération la situation s’inverse : d’une part, les arbres sont moins nombreux, mais ils sont majoritairement, voire presque exclusivement publics. La protection des arbres s’organise dans les règlements d’urbanisme avec le classement d’individus ou de boisements, par exemple en “Espace Boisé Classé”. Or il faut bien reconnaître que ces classements sont rarement demandés par les propriétaires privés qui les considèrent davantage comme une sanction dévalorisant leur parcelle que comme une reconnaissance de qualité. Pourtant si l’on classe des arbres privés c’est implicitement pour reconnaitre leur utilité pour la communauté tout entière, et pas simplement pour leur propriétaire qui lui en assume la charge et la responsabilité. Pire si le classement entraîne une servitude qui déprécie la valeur globale du terrain, le bénéfice en revient aux parcelles voisines dont la valeur grimpe automatiquement par la présence de ces arbres classés à proximité. Aussi une logique de reconnaissance des services écosystémiques devrait servir à corriger cette injustice, en évaluant et rétribuant ces services aux propriétaires d’arbres ou de boisements classés. On pourrait, par exemple, imaginer de sortir les surfaces arborées classées de l’assiette de calcul de la taxe foncière, en compensant par une augmentation de la taxe sur les terrains non boisés qui n’apporte pas cette plus-value au quartier. Cette mesure équitable et neutre économiquement pourrait être un signal incitatif pour encourager la protection des arbres, la replantation et les demandes de classement volontaire des arbres par les propriétaires privés.

Inciter à planter davantage la ville

Importance des arbres privés dans la couverture
de canopée d’une ville.

De même, si la plantation d’arbres, le développement de surfaces végétalisés dans les jardins comme sur les bâtiments ou les voiries doivent permettre de rendre la ville plus vivable, alors comment imaginer des politiques incitatives et volontaristes capable de lancer un véritable signal ?
Aujourd’hui les politiques en la matière ne dépassent que rarement la simple approche réglementaire, basée sur des objectifs quantitatifs vécus comme des contraintes par de nombreux aménageurs et particuliers. On verra sur le parking d’un centre commercial apparaître à la création des arbres, souvent chétifs entre les places de stationnement, car la règle impose, par exemple, un arbre pour quatre places. Mais généralement le sens de cette exigence n’est pas compris, les arbres sont plantés pour respecter la règle d’urbanisme, mais dans des conditions si médiocres qu’une majorité d’entre eux aura disparue dans les cinq ans, libérant un désert minéral, dégradant encore un peu plus les paysages d’entrée de ville et amplifiant le développement des îlots de chaleur urbains. Le sens profond et les véritables finalités des règles d’urbanisme restent trop souvent incompris, et c’est pourquoi on cherche plutôt à les contourner plutôt qu’à les satisfaire comme une participation à une œuvre collective.
La végétalisation et la plantation de la ville doivent être encouragées comme des actions d’adaptation aux changements climatiques.
Pour cela, il est d’abord nécessaire de faire œuvre de davantage de pédagogie afin que le grand public et les acteurs locaux comprennent la nécessité de leur implication directe dans cette stratégie. L’enjeu de la transformation de la ville par une végétalisation accrue ne pourra pas se réaliser seulement par des investissements publics, mais par la multiplication de petites et moyennes initiatives de personnes, associations et aménageurs encouragés et accompagnés par leurs collectivités.
Au niveau local, des aides pourraient être envisagées pour planter des arbres de la même façon que l’on aide à l’achat d’un vélo électrique. L’achat de végétaux pourrait être également facilité en lien avec des groupements de producteurs locaux et accompagné de conseils sur le choix des essences adaptées. Les travaux de plantation confiés à des entreprises dans les périmètres urbains pourraient faire l’objet de défiscalisation partielle dans le cadre d’une stratégie nationale ambitieuse d’adaptation des villes aux changements climatiques et d’amélioration de la qualité de l’air…
Des dons ouvrant des possibilités de défiscalisation via des systèmes de financement participatifs pourraient également être envisagés pour ceux qui veulent agir, transformer leur ville mais n’ont pas de terrain pour cela. À Berlin (*) un système de “crowdfunding” de ce type permet de choisir précisément l’arbre projet que l’on souhaite financer. Les systèmes de compensations écologiques des entreprises polluantes devraient permettre de financer des projets de plantations locales qui bénéficient directement au quartier impacté par l’activité…
Bref toutes sortes de dispositifs incitatifs peuvent et doivent être imaginés si l’on souhaite réellement agir et améliorer la qualité de vie de près de 80 % de la population qui vit dans les villes.
Cette politique doit d’abord s’appuyer sur une médiatisation bien plus massive en direction du grand public, s’accompagner d’un véritable effort de pédagogie afin de faciliter la compréhension des enjeux et de l’importance d’une contribution, même minime de chacun à cet effort collectif.
Les incitations financières sont ensuite indispensables pour permettre de faciliter le passage à l’acte et faire de cette végétalisation de la ville une véritable cause publique.

Frédéric SEGUR
Métropole de Lyon
Animateur GT Espaces Verts, Nature et Paysage de l’AITF
fsegur@grandlyon.com

Article du numéro de Février 2019, abonnez-vous

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