Eau et changement climatique, l’urgence est là !

Le changement climatique influe directement sur la ressource en eau, engendrant “la baisse de débit des fleuves, à l’image de la diminution de 30 % du niveau du Rhône en 2017. Cela peut engendrer des problèmes de refroidissement des réacteurs nucléaires et de fonctionnement des centrales hydroélectriques” explique Elisabeth Ayrault, directrice générale de la Compagnie Nationale du Rhône.

Le colloque national “Eau et changement climatique, une journée, des solutions” qui a eu lieu à Lyon, a réuni plus de 800 scientifiques, élus et acteurs de l’eau, pour échanger et débattre autour de la question, plus que vitale, de l’adaptation au changement climatique. Avant tout, celle-ci doit être un projet de territoire et une action partagée entre tous les acteurs concernés, avec la nécessité de faire percoler le débat scientifique chez les citoyens.

“L’eau est un enjeu vital, un défi climatique, avec une ressource qui, aujourd’hui, n’est plus garantie à chacun, d’où la nécessité d’une fiscalité écologique”. Voilà ce qu’a rappelé lors de son intervention au colloque, François de Rugy, Ministre de la Transition écologique et solidaire. On connaît depuis les remous qu’a engendré la création d’une taxe carbone… Pourtant, l’urgence climatique est bien là, comme en ont témoigné tous les intervenants et participants à la journée, à l’image des présidents des sept comités de bassins métropolitains qui ont entamé la journée, mais aussi de Jean-Louis Etienne, médecin, explorateur et écrivain, grand témoin du colloque. Pour lui, “la Terre est atteinte d’une fébricule, une petite fièvre, avec une légère augmentation des températures, dont on commence à s’inquiéter seulement lorsque les symptômes apparaissent. Cette ‘légère’ dérégulation de la température dûe au changement climatique est en fait une véritable bombe thermique : lorsque 50 cm d’eau montent à une température de 27 °C, un cyclone se forme aussitôt, d’où la multiplication de ces évènements climatiques, par exemple, au niveau du Golfe du Mexique. Ainsi, en rejetant des quantités anormales de CO2 qui, rappelons-le, est un gaz rare (seulement 0,02 % de la composition de notre atmosphère) et un gaz ‘trace’ s’éliminant très lentement, nous avons modifié la machine climatique, caractérisée par une inertie colossale”. Ainsi, Jean-Louis Etienne se souvient que, déjà en 1989, lors d’une expédition au pôle, l’un de ses amis explorateurs évoquait le fait “que le processus climatique est enclenché…”.

L’urgence climatique

Le dernier “baromètre de l’opinion 2018” des Agences de l’eau, du Ministère et de l’Agence française pour la biodiversité révèle que, désormais, le changement climatique est le sujet environnemental qui préoccupe le plus les Français (47 %, soit 9 points de plus qu’en 2011), le plaçant alors devant la biodiversité (45 %) et la qualité de l’eau potable (42 %). Suite au dernier rapport alarmant du GIEC (Groupe Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat), les consciences semblent donc enfin se réveiller, ce qui est plus que vital face à l’urgence climatique. En effet, comme le souligne Martial Saddier, président du Comité de bassin Rhône-Méditerranée, “l’inertie de la machine climatique est telle que l’on doit se retrousser immédiatement les manches, avec un scénario qui prévoit d’ores et déjà + 1,5 °C d’ici 2050. L’autre scénario à + 2 °C, qui se produira si l’on met du temps à agir sans coordination des échelles d’actions et des acteurs, engendrera des changements bien plus importants ‘que seulement 0,5 °C supplémentaire’,comme le pensent de nombreuses personnes. Ainsi, nous nous attaquons au plus grand défi climatique de l’histoire, dont nous mesurons déjà les effets sur nos territoires : dans les Alpes du Nord, nous avons déjà atteint une température moyenne annuelle de + 1,5 °C, à l’image de la Mer de glace dans la vallée de l’Arve qui recule à vue d’œil”. Un autre problème de taille commence à se présenter dans les milieux montagnards, à l’instar de plusieurs villages d’altitude qui, cet été, n’ont plus eu assez d’eau potable pour approvisionner les foyers, nécessitant alors l’intervention des pompiers équipés de citernes.
Face à ces constats, les présidents des 7 comités de bassin, qui correspondent aux 7 grands bassins hydrographiques français et qui réunissent différents acteurs publics et privés agissant dans le domaine de l’eau, ont rappelé la nécessité d’impliquer tous les acteurs de l’eau (pêcheurs, ostréiculteurs, agriculteurs, collectivités, syndicats de rivières, propriétaires privés, industriels…) afin de gérer la ressource en eau, celle-ci devant être regardée de façon transversale et patrimoniale. L’eau est en effet l’affaire de tous, en appartenant à la fois “à tout le monde et à personne”, et il convient donc de renforcer la solidarité territoriale, notamment la solidarité amont/aval, et de mettre en place une coopération décentralisée pour gérer et préserver la ressource eau.

Des problématiques différentes selon les bassins

Le changement climatique affecte tous les milieux, les acteurs, les régions géographiques, tout en révélant des problématiques différenciées selon les caractéristiques et enjeux de chaque territoire. Ainsi, pour le bassin Loire-Bretagne, la préservation des zones humides devient un enjeu majeur. Pour le bassin Corse, qui a vécu un été 2018 très humide, marqué par des épisodes de type mousson, à l’opposé d’un été 2017 et un hiver 2018-2019 très secs à l’origine d’incendies hivernaux qui ont ravagé dernièrement 1 500 ha de forêts, la raréfaction de la ressource est un vrai problème. Surtout lors du pic estival, avec 35 % de l’économie reposant sur le tourisme, où la population passe de 330 000 habitants à 3 millions de personnes, posant alors des questions de surdimensionnement des ouvrages pour acheminer ou stocker l’eau. Au niveau du bassin Adour-Garonne, Martin Malvy, président du comité de bassin, alerte sur la corrélation entre diminution de la ressource et problème de périurbanisation, avec 60 000 ha imperméabilisés chaque année en France. “Sur le bassin, 2 milliards de litres d’eau par an sont consommés. Mais d’ici 30 ans, un déficit de 1,2 milliard de L d’eau/an est prévu… C’est mathématique : nous devons réduire notre consommation en eau et changer le niveau de confort auquel chacun s’est habitué. Et même dans l’hypothèse de maintien de la pluviométrie actuelle, le problème serait là, le développement en périurbanisation d’ici 2050, laissant présager la construction de 10 à 20 fois plus de surfaces minérales imperméables autour des grandes villes telles que Toulouse, Bordeaux, Agen…”. Le Comité de bassin Adour-Garonne a d’ailleurs créé une plateforme de recherche pour recenser les solutions, innovations et technologies pour une gestion économe de l’eau. Autre incertitude liée à une météo de plus en plus capricieuse et imprévisible : le fait d’assurer à des industriels qui désirent s’implanter sur un territoire qu’ils auront de l’eau dans 10 ans et, cela, tout au long de l’année…

Des solutions locales pour un problème global

De nombreuses solutions ont été évoquées lors de cette journée afin de traiter “ce problème global à une échelle locale”. Comme l’ont rappelé plusieurs intervenants, il s’agit avant tout d’établir des propositions structurantes et localisées pour être adaptées à chaque contexte. Laurent Roy, directeur général de l’Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse précise que “sur les 500 000 000 € de budget annuel pour les 6 Agences de l’eau (soit 2,5 milliards d’€ sur 5 ans), 40 % vont être dédiés au changement climatique, en subventionnant des projets de territoire pour économiser la ressource en eau (détection fuites réseaux, irrigation, réutilisation des eaux traitées usées), avoir recours à des solutions techniques innovantes (déconnexion des eaux pluviales des réseaux d’assainissement, chaussées réservoirs, trottoirs drainants) et basées sur la nature (fossé drainant, noue, bocage, surfaces vertes…) pour favoriser l’infiltration dans les nappes souterraines” qui sont, soyez en sûrs, les meilleurs bassins de stockage qu’il existe !
Dans tous les cas, il s’agit d’accélérer les mesures et de les associer les unes aux autres. Et le panel de solutions est large : reconquête des sols compactés, principe de sur-inondation, cohérence entre l’installation d’une activité et la nature du sol en place, protection des lieux de captage, préservation des milieux naturels et des zones humides, stockage (à savoir qu’en France, on ne stocke que 4 à 5 % des eaux pluviales, contre 20 % en Espagne), installation de sondes tensiométriques reliées à des stations météo, obligations réglementaires dans les PLU à destination des promoteurs et autres aménageurs privés pour favoriser l’infiltration, recyclage des eaux usées, récupération des eaux de pluie dans des citernes ou des cuves, innovations agro-écologiques ou encore reconquête de la qualité de l’eau pour augmenter la disponibilité en eau potable… Pour conclure, retenons, comme l’a dit Patricia Blanc, directrice générale de l’Agence de l’eau Seine-Normandie, “qu’il faut privilégier les solutions fondées sur la nature, qui utilisent la résilience des écosystèmes par la création, par exemple, de zones d’expansion des crues ou de zones humides pour favoriser l’infiltration, celles-ci coûtant, d’ailleurs souvent moins chères !”.

D’ici 2070 – 2100, le climat change en France
• Raréfaction des ressources en eau : de 10 % à 50 %
de débit d’étiage en moins pour les grands fleuves français et de – 10 % à – 30 % pour les nappes ;
• augmentation des températures atmosphériques : entre
+ 2 et + 5 °C ;
• grande variabilité des précipitations : davantage de pluies fortes en hiver/printemps et moins de pluies en été/automne ;
• concentration des pollutions : la réduction des débits et des ressources entraînent mécaniquement une plus grande concentration des polluants ;
• augmentation des sécheresses agricoles : de + 10 %
à + 30 % d’évapotranspiration, en particulier en automne ;
• montée des eaux : jusqu’à 1 m sur les côtes françaises ;
• bouleversement des écosystèmes aquatiques et terrestres.

A chaque bassin, un plan d’adaptation et une charte
Chaque comité de bassin s’est doté d’un plan d’adaptation au changement climatique et a également élaboré une charte d’adaptation au changement climatique, présentant des mesures concrètes pour adapter les territoires au manque d’eau. Chaque comité invite donc tous les acteurs de l’eau (concernés de près ou de loin !) à signer la charte d’engagement pour préserver les ressources en eau. Les signataires s’engagent alors à participer activement à l’adaptation au changement climatique en menant des actions cohérentes avec les mesures recommandées dans les plans de bassin, telles que favoriser l’infiltration de l’eau de pluie.
Pour plus d’informations, www.lesagencesdeleau.fr

Article du numéro de Mars 2019, abonnez-vous

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